Durant l’été 2019, le camping de Kembs affichait presque complet. Les journées étaient chaudes, les familles profitaient de la piscine et les soirées se prolongeaient autour des tables, dans l’odeur des grillades et le bruissement des arbres.
Personne ne pensait vraiment aux fouilles archéologiques réalisées quelques années auparavant sur les terrains voisins.
On savait bien que le secteur avait appartenu à l’ancienne agglomération romaine de Cambete et qu’une vaste nécropole de l’Antiquité tardive avait été découverte sous une partie des parcelles. Des tombes, une chapelle funéraire, des sépultures mérovingiennes et même les traces d’un ancien édifice chrétien avaient été mises au jour. Mais pour les vacanciers, tout cela appartenait à un passé lointain, enfoui sous la terre et les aménagements modernes.
Jusqu’à cette nuit du mois d’août.
Un couple venu de Strasbourg occupait un emplacement situé près de la limite du camping. Vers deux heures du matin, la femme fut réveillée par un bruit régulier contre la toile de la tente.
Trois coups.
Puis trois autres.
Elle pensa d’abord à une branche agitée par le vent. Pourtant, l’air était parfaitement immobile. Son compagnon alluma une lampe et sortit. Il ne vit personne, mais remarqua dans l’herbe une série d’empreintes de pieds nus. Elles commençaient au bord de leur emplacement, contournaient la tente, puis disparaissaient brusquement au milieu du chemin goudronné.
Le lendemain, ils signalèrent l’incident à l’accueil. On leur répondit avec le sourire qu’un animal avait probablement traversé le terrain.
Mais ils ne furent pas les seuls.
La nuit suivante, plusieurs campeurs entendirent un tintement métallique provenant du sol. Ce n’était ni une cloche d’église ni le bruit d’un téléphone. Le son semblait étouffé, profond, comme si quelqu’un frappait lentement une petite plaque de bronze sous plusieurs mètres de terre.
À chaque tintement, les lampes solaires du chemin s’éteignaient l’une après l’autre.
Une famille installée dans un mobil-home affirma ensuite avoir aperçu des silhouettes immobiles entre les arbres. Elles portaient de longues tuniques pâles et semblaient regarder en direction du camping. Lorsque le père braqua sa lampe vers elles, il ne trouva que le brouillard qui montait du Rhin.
Le phénomène le plus étrange concernait l’emplacement numéro 58.
Chaque matin, de petits cailloux blancs y apparaissaient, soigneusement disposés en cercle autour de la caravane. Le propriétaire les retirait, mais ils revenaient la nuit suivante. Au centre du cercle se trouvait toujours une pièce de terre noire, humide et froide, même durant les journées de forte chaleur.
Un enfant prétendit qu’une dame lui rendait visite après minuit.
Il la décrivit comme une femme vêtue d’une robe sombre, portant au cou des perles rouges et dorées. Elle ne parlait pas, mais lui montrait le sol, puis joignait les mains comme pour prier.
Ses parents pensèrent qu’il avait rêvé, jusqu’au matin où ils retrouvèrent sur son oreiller un petit fragment de verre rouge, poli et ancien.
À partir de ce moment, les manifestations se multiplièrent.
Des campeurs furent réveillés par des murmures dans une langue inconnue. Des portes de mobil-homes s’ouvrirent seules. Des chiens refusèrent de traverser certains chemins et se mirent à grogner face à des emplacements vides. Une odeur de cire brûlée et de terre mouillée apparaissait parfois près des sanitaires, toujours entre deux et trois heures du matin.
Puis, au début du mois de septembre, un épais brouillard recouvrit tout le camping.
La visibilité ne dépassait pas quelques mètres. Les vacanciers encore éveillés entendirent alors un chant grave, composé de plusieurs voix. Il venait du secteur des anciennes fouilles.
Des dizaines de silhouettes apparurent progressivement dans la brume. Certaines ressemblaient à des hommes et des femmes en habits romains. D’autres, plus petites, semblaient porter des vêtements d’enfants. Toutes avançaient lentement entre les caravanes, sans laisser de traces dans l’herbe humide.
Elles ne regardaient ni les campeurs ni les bâtiments.
Elles marchaient vers un même point situé sous l’actuelle voie d’accès.
À cet endroit, une lueur pâle se forma au ras du sol. On distingua pendant quelques secondes les contours d’un petit édifice : des murs de bois, une toiture étroite et une entrée éclairée par des lampes à huile.
Une sorte d’église ancienne semblait surgir à travers le camping.
Les silhouettes s’arrêtèrent devant elle. Le chant cessa. Une femme se détacha du groupe et leva les yeux vers les vacanciers rassemblés à distance.
Elle murmura une phrase que personne ne comprit.
Puis une voix d’enfant, en français cette fois, se fit entendre dans le brouillard :
— Vous avez posé vos maisons sur les nôtres.
Toutes les lumières du camping s’éteignirent.
Lorsque l’électricité revint quelques secondes plus tard, la brume s’était dissipée. Les silhouettes et l’édifice avaient disparu.
Le lendemain matin, on découvrit près de l’emplacement numéro 58 une fine ligne de terre fraîche dessinant le contour exact d’une sépulture. Au centre se trouvait une petite lampe en terre cuite, intacte, encore tiède.
Depuis cette nuit, certains emplacements restent parfois vides, même en pleine saison.
Les habitués disent qu’il vaut mieux éviter de marcher seul dans le camping après deux heures du matin, surtout lorsque le brouillard vient du Rhin.
Car sous les caravanes, les terrasses et les chemins, les anciens habitants de Cambete n’auraient jamais véritablement quitté leur nécropole.
Ils attendraient simplement que le silence revienne pour reprendre possession des lieux.
Personne ne pensait vraiment aux fouilles archéologiques réalisées quelques années auparavant sur les terrains voisins.
On savait bien que le secteur avait appartenu à l’ancienne agglomération romaine de Cambete et qu’une vaste nécropole de l’Antiquité tardive avait été découverte sous une partie des parcelles. Des tombes, une chapelle funéraire, des sépultures mérovingiennes et même les traces d’un ancien édifice chrétien avaient été mises au jour. Mais pour les vacanciers, tout cela appartenait à un passé lointain, enfoui sous la terre et les aménagements modernes.
Jusqu’à cette nuit du mois d’août.
Un couple venu de Strasbourg occupait un emplacement situé près de la limite du camping. Vers deux heures du matin, la femme fut réveillée par un bruit régulier contre la toile de la tente.Trois coups.
Puis trois autres.
Elle pensa d’abord à une branche agitée par le vent. Pourtant, l’air était parfaitement immobile. Son compagnon alluma une lampe et sortit. Il ne vit personne, mais remarqua dans l’herbe une série d’empreintes de pieds nus. Elles commençaient au bord de leur emplacement, contournaient la tente, puis disparaissaient brusquement au milieu du chemin goudronné.
Le lendemain, ils signalèrent l’incident à l’accueil. On leur répondit avec le sourire qu’un animal avait probablement traversé le terrain.
Mais ils ne furent pas les seuls.
La nuit suivante, plusieurs campeurs entendirent un tintement métallique provenant du sol. Ce n’était ni une cloche d’église ni le bruit d’un téléphone. Le son semblait étouffé, profond, comme si quelqu’un frappait lentement une petite plaque de bronze sous plusieurs mètres de terre.
À chaque tintement, les lampes solaires du chemin s’éteignaient l’une après l’autre.
Une famille installée dans un mobil-home affirma ensuite avoir aperçu des silhouettes immobiles entre les arbres. Elles portaient de longues tuniques pâles et semblaient regarder en direction du camping. Lorsque le père braqua sa lampe vers elles, il ne trouva que le brouillard qui montait du Rhin.
Le phénomène le plus étrange concernait l’emplacement numéro 58.
Chaque matin, de petits cailloux blancs y apparaissaient, soigneusement disposés en cercle autour de la caravane. Le propriétaire les retirait, mais ils revenaient la nuit suivante. Au centre du cercle se trouvait toujours une pièce de terre noire, humide et froide, même durant les journées de forte chaleur.
Un enfant prétendit qu’une dame lui rendait visite après minuit.
Il la décrivit comme une femme vêtue d’une robe sombre, portant au cou des perles rouges et dorées. Elle ne parlait pas, mais lui montrait le sol, puis joignait les mains comme pour prier.
Ses parents pensèrent qu’il avait rêvé, jusqu’au matin où ils retrouvèrent sur son oreiller un petit fragment de verre rouge, poli et ancien.
À partir de ce moment, les manifestations se multiplièrent.
Des campeurs furent réveillés par des murmures dans une langue inconnue. Des portes de mobil-homes s’ouvrirent seules. Des chiens refusèrent de traverser certains chemins et se mirent à grogner face à des emplacements vides. Une odeur de cire brûlée et de terre mouillée apparaissait parfois près des sanitaires, toujours entre deux et trois heures du matin.
Puis, au début du mois de septembre, un épais brouillard recouvrit tout le camping.
La visibilité ne dépassait pas quelques mètres. Les vacanciers encore éveillés entendirent alors un chant grave, composé de plusieurs voix. Il venait du secteur des anciennes fouilles.
Des dizaines de silhouettes apparurent progressivement dans la brume. Certaines ressemblaient à des hommes et des femmes en habits romains. D’autres, plus petites, semblaient porter des vêtements d’enfants. Toutes avançaient lentement entre les caravanes, sans laisser de traces dans l’herbe humide.
Elles ne regardaient ni les campeurs ni les bâtiments.
Elles marchaient vers un même point situé sous l’actuelle voie d’accès.
À cet endroit, une lueur pâle se forma au ras du sol. On distingua pendant quelques secondes les contours d’un petit édifice : des murs de bois, une toiture étroite et une entrée éclairée par des lampes à huile.
Une sorte d’église ancienne semblait surgir à travers le camping.
Les silhouettes s’arrêtèrent devant elle. Le chant cessa. Une femme se détacha du groupe et leva les yeux vers les vacanciers rassemblés à distance.
Elle murmura une phrase que personne ne comprit.
Puis une voix d’enfant, en français cette fois, se fit entendre dans le brouillard :
— Vous avez posé vos maisons sur les nôtres.
Toutes les lumières du camping s’éteignirent.
Lorsque l’électricité revint quelques secondes plus tard, la brume s’était dissipée. Les silhouettes et l’édifice avaient disparu.
Le lendemain matin, on découvrit près de l’emplacement numéro 58 une fine ligne de terre fraîche dessinant le contour exact d’une sépulture. Au centre se trouvait une petite lampe en terre cuite, intacte, encore tiède.
Depuis cette nuit, certains emplacements restent parfois vides, même en pleine saison.
Les habitués disent qu’il vaut mieux éviter de marcher seul dans le camping après deux heures du matin, surtout lorsque le brouillard vient du Rhin.
Car sous les caravanes, les terrasses et les chemins, les anciens habitants de Cambete n’auraient jamais véritablement quitté leur nécropole.
Ils attendraient simplement que le silence revienne pour reprendre possession des lieux.